Quand un monde virtuel ferme, on pourrait croire qu’il ne s’agit que d’un service en ligne qui s’arrête. Comme une application que l’on désinstalle. Pourtant, pour celles et ceux qui y ont travaillé, appris, créé ou simplement retrouvé des amis, la sensation est très différente. C’est plutôt comme voir fermer une salle de spectacle, un atelier, une école ou une place de village.

C’est le point central de l’analyse publiée par Julian Reyes sur Road to VR. Producteur XR primé, avec plus de vingt ans d’expérience dans les médias immersifs, la narration, la culture musicale et la technologie, il dirige le Virtual Worlds Museum. Son travail consiste justement à préserver, explorer et montrer l’histoire, la culture et le futur des mondes virtuels. En juin, il doit intervenir à AWE USA 2026 dans une table ronde au titre très clair : “How We Can Preserve Online Worlds and Why It Matters”.

Le sujet arrive à un moment sensible. Plusieurs plateformes immersives ferment ou réduisent leurs services. Rec Room doit fermer le 1er juin 2026 à midi PT, après avoir connecté plus de 150 millions de joueurs et créateurs. Spatial arrêtera les offres Free et Pro de sa Spatial Creator Platform le 27 juillet 2026, en invoquant le coût croissant de l’hébergement de mondes 3D multijoueurs ouverts. Multiverse a fermé ce mois-ci, en parlant de l’économie difficile des plateformes sociales VR. Occupy White Walls et Nowhere ont déjà disparu. Et dans l’écosystème Meta, l’incertitude autour de Horizon Worlds nourrit une impression plus large d’instabilité.

Ce qui disparaît vraiment quand un monde virtuel s’éteint

Pour un public non spécialiste, un monde virtuel peut sembler abstrait. On imagine des avatars, des décors en 3D et des casques VR. Mais un monde virtuel, quand il fonctionne, devient un lieu vécu. C’est la différence entre une salle vide et une salle où l’on se retrouve chaque semaine.

Julian Reyes insiste sur cette nuance : quand une plateforme ferme, on ne perd pas seulement de la connectivité. On perd des rituels, des relations, des événements, de l’art, de l’architecture, des souvenirs et un sentiment d’appartenance. C’est une mémoire collective qui devient soudain difficile à consulter.

Les pertes se jouent à plusieurs niveaux

  • La culture : concerts, performances, architectures, coutumes, pratiques partagées.
  • Le lien social : amitiés, communautés, rendez-vous réguliers, groupes de soutien.
  • L’histoire : traces de la manière dont des personnes ont créé, expérimenté et vécu ensemble.
  • L’économie : activités, créations, services, événements et savoir-faire bâtis sur ces plateformes.

L’analogie la plus simple est celle d’un quartier. Si un bâtiment ferme, on peut reconstruire ailleurs. Mais si tout le quartier disparaît sans plan, sans photos, sans archives, sans adresse de repli, les habitants doivent repartir de zéro. Dans la VR sociale, c’est souvent ce qui arrive.

Le cas AltspaceVR montre que les communautés ne disparaissent pas toujours

L’article rappelle un précédent important : AltspaceVR. Microsoft a fermé la plateforme le 10 mars 2023. À ses débuts, autour de 2017, AltspaceVR réunissait environ 35 000 participants mensuels. Pour beaucoup de créateurs, d’animateurs et de visiteurs, ce n’était pas un simple outil, mais un espace de vie numérique.

Julian Reyes évoque ses propres souvenirs : des événements organisés avec Celeste Lear dans BRCvr, devenu BurnerSphere, ou encore des after-parties des AUREA Award dans AltspaceVR. Certains moments ont été enregistrés. Mais beaucoup d’heures de vie communautaire n’existent plus que dans la mémoire des participants.

Pourtant, l’histoire ne s’est pas arrêtée avec la fermeture. Une partie de la communauté AltspaceVR a migré vers VRChat. Des anciens “Altspacers” y ont recréé des espaces familiers, continué à se retrouver et organisé des événements commémoratifs trois ans après la fermeture. VRChat, de son côté, a récemment atteint un nouveau pic proche de 158 000 joueurs simultanés.

Ce mouvement est important pour les entreprises. Il montre que la valeur d’un projet immersif ne réside pas seulement dans la plateforme choisie. Elle réside aussi dans les contenus, les habitudes, les parcours, les communautés et les archives que l’on construit autour. La plateforme est le bâtiment. L’expérience, elle, est ce que les gens viennent y faire.

Préserver, migrer, reconstruire : les nouvelles bonnes pratiques

Face à ces fermetures, les communautés inventent des stratégies de survie. Ce n’est pas toujours spectaculaire, mais c’est très concret. Certaines créent des mémoriaux en ligne, comme LarkAfterDark l’a fait pour Multiverse et sa communauté. D’autres enregistrent des événements, exportent des modèles 3D, documentent les lieux, conservent les scripts, partagent des plans ou recréent les espaces sur une autre plateforme.

Pour une organisation, cela pose une question simple : que se passe-t-il si l’environnement immersif utilisé pour former, vendre, recruter ou transmettre disparaît demain ?

La réponse n’est pas de renoncer à la VR ou à l’AR. Ce serait comme refuser de créer un site web parce qu’un hébergeur peut fermer. La bonne réponse est de prévoir une gouvernance. Autrement dit, définir dès le départ ce qui doit être conservé, comment, par qui et dans quel format.

Quelques réflexes utiles

  • Garder une copie des contenus sources : photos 360, vidéos 360, modèles 3D, textes, voix off, quiz.
  • Documenter les parcours : objectifs pédagogiques, étapes, consignes, interactions.
  • Prévoir des formats exportables lorsque c’est possible.
  • Mesurer les usages : fréquentation, temps passé, taux de complétion, retours utilisateurs.
  • Créer une archive simple : captures, visites filmées, témoignages, versions datées.

Ces pratiques ne sont pas réservées aux musées ou aux communautés de passionnés. Elles deviennent utiles dans la formation, l’industrie, la santé, le tourisme ou le commerce. Un parcours immersif est un actif. Comme un module e-learning, une base documentaire ou un showroom, il mérite une stratégie de maintenance.

Des usages métier très concrets

Formation industrielle

Imaginons une entreprise qui forme des techniciens à intervenir sur un site sensible. La visite immersive permet de découvrir les zones de circulation, les équipements, les consignes de sécurité et les gestes à éviter avant même d’entrer sur place. Si cette visite n’est hébergée que dans un monde social instable, elle peut devenir inaccessible du jour au lendemain.

La leçon des fermetures de Rec Room, Spatial ou AltspaceVR est claire : il faut distinguer l’expérience pédagogique de son support technique. Le contenu doit pouvoir être mis à jour, réutilisé, présenté en salle, consulté à distance et conservé comme trace. Dans un contexte industriel, cela réduit la dépendance à une plateforme unique et facilite la transmission aux nouveaux arrivants.

Culture, tourisme et événementiel

Dans le tourisme ou la culture, les mondes virtuels servent à recréer des lieux, organiser des visites, accueillir des conférences ou prolonger un événement physique. La fermeture d’un espace peut alors faire perdre des années de médiation. Un festival virtuel, une galerie, une exposition ou une reconstitution patrimoniale ne sont pas seulement des décors. Ce sont des souvenirs de visiteurs, des choix de scénographie, des contenus scientifiques et des interactions.

Pour ces acteurs, préserver ne veut pas dire figer. Cela veut dire garder une version consultable, documenter les choix, conserver les médias et permettre une migration. Un peu comme un musée qui garde les plans d’une exposition après son démontage.

Ce que cela change pour les projets immersifs d’entreprise

L’actualité décrite par Road to VR rappelle une chose simple : les mondes virtuels sont fragiles quand ils dépendent uniquement de la stratégie économique d’une plateforme. Meta Horizon Worlds est un bon exemple de perception confuse. Les médias mélangent parfois Horizon Worlds, qui est une plateforme, avec “le métavers”, qui est un concept beaucoup plus large, présent dans de nombreux environnements. Cette confusion rend les décisions plus difficiles pour les dirigeants.

Pour avancer sereinement, une entreprise peut adopter une approche plus pragmatique. Au lieu de “faire un métavers”, elle peut créer des expériences immersives utiles, mesurables et transmissibles : une visite 360 d’usine, un parcours d’accueil RH, un module de sécurité, une démonstration produit, une formation santé ou un support de médiation culturelle.

C’est ici que des solutions comme explorations360 prennent du sens. Avec easystory360 et easybox360, l’objectif est de construire des parcours immersifs accessibles, structurés et réutilisables, sans dépendre uniquement de grands mondes sociaux ouverts. Le cas de SUEZ l’illustre bien : SUEZ a déployé des parcours pédagogiques immersifs dans ses usines afin de faire découvrir ses environnements et ses activités de manière interactive. Ce déploiement montre comment l’immersion peut préserver, transmettre et rendre accessibles des espaces complexes à des publics variés, qu’il s’agisse de collaborateurs, de partenaires ou de visiteurs.

Le retour tient en trois mots : “Innovant, réactif, efficace.” Ce type de projet ne prétend pas remplacer l’expérience réelle du terrain. Il la prépare, la prolonge et la rend disponible à plus de personnes, dans de meilleures conditions.

L’enjeu des prochaines années ne sera donc pas seulement de créer des mondes virtuels plus beaux. Il sera de créer des expériences immersives plus durables, mieux documentées et capables de survivre aux changements de plateformes. Les communautés de Rec Room, Spatial, Multiverse, AltspaceVR ou VRChat nous rappellent que la technologie passe, mais que les lieux vécus, eux, méritent d’être transmis.

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Cet article fait partie de notre veille technologique Veille360, une sélection d'actualités sur les technologies immersives.